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ans la maison bretonne que mon père m’a laissée à sa mort, j’ai trouvé une lettre qui date de la fin de juin 1940. Une lettre adressée par mon père Louis, 24 ans, lieutenant d’active, à sa femme Thérèse, 26 ans. Dans cette lettre, Louis exprime toute la rage, toute la colère, toute la douleur qu’il ressent à la fin de ce mois de juin de feu, de cendres, de larmes et de mort. Jeune saint-cyrien, major de sa promotion de Saumur, fils et gendre d’officiers généraux, il appartient à une famille où l’on sert la France à travers l’Armée ou l’Etat et où une telle défaite, un tel effondrement étaient de l’ordre de l’impensable. En juin 1943, il réussira à s’évader de France puis à gagner l’Angleterre par l’Espagne et le Portugal afin de rejoindre les rangs de la France libre.
Jeudi soir sur France 2 était diffusé un documentaire historique très émouvant consacré aux Cadets de la France libre. Créée en 1940 par le général de Gaulle pour y dispenser une formation d’officiers aux nombreux jeunes gens qui, de toutes parts et parfois dans des conditions improbables, ralliaient l’Angleterre mais qui, si impatients fussent-ils de prendre les armes, étaient encore trop jeunes pour servir dans une unité combattante, l’Ecole militaire des Cadets de la France libre a formé en quatre promotions près de quatre cent jeunes officiers qui serviront sur tous les théâtres d’opérations extérieures de la Libération comme en France occupée. Près d’un sur quatre donnera sa vie pour la France et sept d’entre eux seront faits Compagnons de la Libération. Pendant plusieurs mois, mon père sera l’un de leurs officiers instructeurs dans leur manoir de Ribbesford, dans la campagne anglaise du Worcestershire, et l’affection qu’il portait depuis ce temps lointain à « ses » cadets n’avait jamais fléchi. J’étais très ému de voir hier soir à la télévision les visages de ces hommes aujourd’hui âgés et qui étaient ses amis. Pierre Lefranc, président de l’Amicale des Cadets de la France Libre, qui fut des années plus tard un proche collaborateur du général de Gaulle, Serge Arvengas, René Marbot, Claude Voillery et beaucoup d’autres : tous étaient parvenus en Angleterre à l’âge de quinze, seize ou dix-sept ans et tous ont participé activement aux combats pour la libération de la France.
Début 1944, Louis obtient enfin ce qu’il voulait par-dessus tout : être affecté dans une unité de combat. A la tête d’un escadron de chars dans un régiment de la Première armée, il débarque en août 44 en Provence et remonte la vallée du Rhône. Il ne racontait pas trop volontiers cette campagne de France mais je me souviens qu’il m’avait fait le récit des premiers engagements en Franche-Comté et puis, enfin, de cet hiver 44-45, au cours duquel furent livrés de terribles combats pour la libération de l’Alsace, dans le froid, la neige et la boue, face à d’incessantes contre-attaques d’une armée allemande qui jetait dans la bataille ses derniers moyens pour retarder l’inéluctable. De ces mois de combats et de feu, entre les faubourgs de Mulhouse, la poche de Colmar et les abords de Strasbourg, il conservait le souvenir d’une guerre terrible et meurtrière.
Aout 1944, Saint-Pol de Léon, dans le Finistère. En représailles contre des attaques de résistants, l’armée allemande en train de se replier vers Brest fusille en plein jour trente otages, dont le maire de la ville, Alain de Guébriant, et interdit à la population, sous peine de tir à vue, d’aller chercher les corps qui gisent sur le pavé non loin de la cathédrale. Ce jour-là, ma mère est présente à Saint-Pol et, comme d’autres femmes décidées à braver le couvre-feu allemand, elle se dirige à pas de loup vers le lieu du drame. Marchant dans une ruelle déserte et silencieuse, elle se trouve soudain face à un soldat allemand qui la met en joue. Quelques interminables secondes après, le soldat abaisse son fusil et ma mère poursuit son chemin sans se retourner. Avec une amie présente à ses côtés et au risque des tirs allemands, elle ramasse le corps criblé de balles d’Alain de Guébriant et le transporte dans une vieille maison toute proche. De ce jour tragique, dont une stèle sobre et bouleversante a fixé le souvenir au flanc de la cathédrale, ma mère ne parlait jamais. Une fois, pourtant, elle m’a raconté sa rencontre silencieuse avec le soldat dans une ruelle de Saint-Pol et le spectacle de ces corps martyrisés gisant sur le pavé de la place.
Celles et ceux de ma génération sont nés dans les années cinquante. Pour nous, la guerre de 39-45, c’était loin. Et, pourtant, cette période de notre histoire était et demeure encore aujourd’hui étonnamment près de nous. Peut-être parce que, comme c’est mon cas, nos parents nous en ont parlé de vive voix, nous ont donné des récits, même fragmentaires, de ce qu’ils ont vécu et de ce qu’ils ont souffert. Ils nous ont transmis leur mémoire mais c’est à nous de prendre la mesure de ce qu’ils ont connu au creux de leur jeunesse : les bruits de bottes et de vociférations de l’immédiat avant-guerre, le cataclysme de juin 1940, la longue nuit de l’Occupation, les soubresauts et les combats de la Libération. D’autres, comme mon beau-père, aujourd’hui 96 ans, un homme tout d’un bloc de droiture et de foi, ont connu l’interminable captivité des camps de prisonniers de guerre, avec pour quotidien le froid, les privations et l’espoir du retour. Quel contraste avec ce que nous avons vécu, nous qui avons été les enfants des Trente glorieuses et de la société de consommation !
Beaucoup de livres sont parus ces jours-ci sur ce terrible été de la défaite. A ceux qui veulent saisir pourquoi des hommes et des femmes appartenant à cette génération qui a eu vingt ou vingt cinq ans au début des années quarante sont restés à jamais marqués par cette période si sombre de leur jeunesse, je conseille de lire le livre posthume de Maurice Druon paru il y a quelques mois (1) sous ce beau titre : « C’était ma guerre, ma France et ma douleur » et que sa femme, Madeleine, m’a fait parvenir. De sa plume lumineuse à nulle autre pareille, l’auteur des Rois maudits livre un récit extrêmement vivant des combats de quarante, de l’exode, de l’hébétude d’une population assommée, des premiers réseaux de résistance, de son évasion vers Londres en 1943 avec son oncle Joseph Kessel, des milieux de la France libre et des routes boueuses de la campagne de France en 44-45. De ce XXe siècle passé, Druon parlait d’un « siècle noir », sans doute parce qu’il gardait sans sa mémoire le souvenir des barbaries en tous genres qui y ont été commises.
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Versailles, nous avons quelques figures très attachantes de cette génération de la guerre. Je ne les connais pas toutes mais je sais que certaines d’entre elles, si elles le peuvent, seront présentes tout à l’heure devant le monument aux morts. Il y a l’amiral Jacques Zang, ancien des Forces Navales Françaises Libres, ancien du torpilleur La Combattante qui participa aux opérations navales du débarquement de juin 44. Il y a aussi Raymond Mocaer, un Breton qui a connu très jeune les horreurs de la torture et de la déportation pour faits de résistance. Il y en a beaucoup d’autres. En ce jour du soixante-dixième anniversaire de l’Appel, ce n’est pas seulement à l’homme de Londres que je pense, c’est aussi à toute une génération qui fut celle de mes parents, celle de mon beau-père, celle de Pierre Lefranc, de Serge Arvengas, de Claude Voillery et de René Marbot, celle de Jacques Zang et de Raymond Mocaer, cette génération qui a traversé l’une des pires tempêtes de l’histoire de la France sans jamais désespérer.
(1) : C’était ma guerre, ma France et ma douleur, Mémoires T. II, par Maurice Druon, de l’Académie française, éditions Plon, mars 2010,
Rédigé le vendredi 18 juin 2010 – © Hervé PICHON
vous écrivez plus haut : " l’Ecole militaire des Cadets de la France libre a formé en quatre promotions près de quatre cent jeunes officiers qui serviront sur tous les théâtres d’opérations extérieures de la Libération comme en France occupée. Près d’un sur quatre donnera sa vie pour la France et sept d’entre eux seront faits Compagnons de la Libération."
Mon père, Jean Runel, évadé d'Espagne, formé en Afrique, puis parachuté pour libérer la France depuis l’Angleterre, faisait partie de ces jeunes hommes devenus Compagnons. Merci de faire vibrer encore ce lien qui les animaient
Je n'ai pas vu ce beau reportage mais je suis heureux d'apprendre le rôle de votre père qui a certainement permis au mien de traverser ce combat, comme la plus part de ces hommes, et d'en avoir livré beaucoup d'autres par la suite avec le même courage et la même étincelle de Liberté au coin du regard.