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notre ville de Versailles sont liés des écrivains. Certains sont ou ont été célèbres, tels Thierry Maulnier ou André Frossard. D’autres ne le sont pas encore mais leur talent éclate. Tel est, entre beaucoup d’autres, le cas de Patricia Bouchenot-Déchin, auteur de romans et d’essais historiques, ancienne présidente de l’Académie des Sciences morales de Versailles, écrivain généreux qui a fait revivre des personnages et des époques indissociables de l’histoire de notre ville (1). Tel est aussi le cas de Caroline Pascal qui, après Fixés sous verre en 2003 (2) puis Derrière le paravent en 2005 (3), nous a offert cette année La femme blessée, un roman nourri d’une plume lumineuse où elle poursuit sa peinture sans complaisance, mais sans excessive sévérité non plus, de toute une bourgeoisie un peu vieille France à laquelle, à tort ou à raison, on identifie volontiers Versailles (4).
Il y a aussi Etienne de Montety. Journaliste, directeur-adjoint de la rédaction du Figaro et responsable de la page « Débats » de ce quotidien, directeur du Figaro littéraire, cet habitant de Porchefontaine a déjà écrit des livres : une biographie de Thierry Maulnier (5), celle du résistant Honoré d’Estienne d’Orves (6), un essai sur le critique et romancier Kléber Haedens (7) , un essai sur la Légion étrangère et sur des figures d’hommes qu’elle peut produire (8). Dans cette liste, je n’oublie pas de mentionner un portrait croisé et à deux voix de deux hommes forts en gueule qui, l’un et l’autre et de part et d’autre du Rhin, incarnent presque symétriquement tous les malentendus et toutes les passions contradictoires qui ont poussé l’Allemagne et la France à se jeter à nouveau l’une contre l’autre en septembre 1939 puis à se réconcilier depuis les années soixante (9).
Il vient de publier son premier roman et, pour une première tentative, c’est un coup de maître. Avec L’article de la mort (10), Etienne de Montety réalise peut-être l’ambition de tout critique littéraire : écrire lui aussi. Moment de vérité, passage symbolique de l’autre côté du miroir, l’exercice est assurément difficile et, pour ma part, je le trouve singulièrement réussi. Rédigé d’une écriture limpide, fluide, extrêmement maîtrisée, ce roman est assurément un livre à clefs où, parmi d’autres silhouettes à peine dissimulées, apparaissent deux personnages bien contemporains : la figure du ministre-baroudeur et familier des voyages humanitaires, avec un peu de Kouchner, un peu de Deniau, un soupçon de Malraux et une larme de BHL. Celle aussi, en filigrane de tout le roman, du journaliste professionnel soucieux de conserver ses distances à l’égard de tout le cirque médiatico-politique de notre époque et de ses petites et grandes complaisances au service de l’image et de la com.
Je ne vais pas vous raconter le roman, aussi je vous la fais courte. Charles-Elie Sirmont (1937-2005) est une forte personnalité de notre époque, député, ministre, habile à se jouer des médias et à sculpter sa propre statue, baroudeur et arpenteur de points chauds, auprès des boat people de l’après-Vietnam jusqu’aux sinistrés du tsunami de 2004 en passant par le Liban en flammes, la Bosnie sous les bombes, les rebelles karens de Birmanie, les insurgés de Solidarnosc et autres. L’autre personnage du roman, c’est Moreira, vieux routier de la presse écrite, journaliste dans un grand quotidien du matin qui ressemble à s’y méprendre au Figaro. Chargé de la rubrique nécrologique, il sait qu’il lui faudra un jour ou l’autre préparer un papier sur ce Charles Sirmont qui l’intéresse mais ne cesse de l’intriguer. Derrière la façade de l’icône médiatique admirée et célébrée, il doit y avoir quelque chose qui cloche, comme un défaut de la cuirasse. En vrai journaliste, il cherche et il trouvera.
En fait, il me semble que le vrai héros de ce roman, c’est la presse. Nous vivons dans un monde d’images, d’apparences, de faux-semblants, de vérités arrangées, bien soigneusement construites et passées au ripolin. Comment décrypter les signaux que nous envoie tout un système médiatico-politique, celui qui, au confluent de l’univers de la presse écrite et de celui de la communication audiovisuelle comme du monde politique, bâtit les images, fait naître les icônes et les saintes figures du moment ou, au contraire, rejette dans les ténèbres du politiquement incorrect tous ceux qui pensent mal ou de travers ? Etienne de Montety décrit dans son roman quelques unes de ces silhouettes de journalistes revenus de tout, de ceux à qui on ne la fait pas, de ceux qui ont assez roulé leur bosse pour savoir déceler d’un seul coup d’œil les rôles de composition et le masque craquelé du modèle de vertu proposé à l’admiration éperdue des foules.
Au coeur d’une démocratie, le journaliste tient une partition irremplaçable. C’est lui qui décrit la réalité, c’est lui dit ce qui ne va pas, qui pointe son stylo sur les trains qui n’arrivent pas à l’heure, c’est lui qui dit que le roi est nu. Tout cela est vrai mais seulement à quelques conditions. A la condition, bien évidemment tout d’abord, que ce journaliste soit indépendant des pouvoirs quels qu’ils soient. Pas évident dans un monde où, par définition, l’entreprise de presse ne peut pas vivre totalement déconnectée des logiques de l’argent. Mais il me semble que ce n’est pas du tout là que se situe l’essentiel. La vraie condition réside, me semble-t-il, dans le niveau d’exigence que le journaliste, ce gardien par excellence de nos libertés, veut bien s’assigner à lui-même.
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erra-t-on naître un jour en France un corpus de règles déontologiques du journaliste ? Car, enfin, que peut signifier le « rôle de la presse » s’il n’y a pas une exigence supérieure qui, au-delà de la sacro-sainte et non-négociable indépendance, serait justement celle que tout journaliste qui se respecte doit essayer tant bien que mal de suivre et d’observer, à défaut de pouvoir toujours la suivre à la lettre ? Je ne crois pas du tout à l’objectivité, tout simplement pour la raison que chacun d’entre nous – moi le premier – est porteur de sa part de subjectivité. En revanche, je veux croire à la rigueur intellectuelle, notion sûrement impalpable et contingente mais, pour autant, aussi précieuse à tout citoyen qu’au journaliste digne de ce nom. S’attacher aux faits, recouper ses informations et ses sources, agir avec prudence, considérer les enjeux et les personnes avant de traiter un sujet : tous les étudiants d’écoles de journalisme planchent sur ces concepts abstraits. Et, pourtant, que de dérives, que de dérapages, aggravés de nos jours par cette marée incontrôlable qu’est la toile d’Internet, avec ses emballements et ses mouvements panurgiques ! On assiste actuellement à une vraie chasse à l’homme, si je puis dire, menée contre Rachida Dati. Les journalistes qui la traquent jusque dans les recoins de l’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg et qui vont jusqu’à épier à distance les conversations – purement privées – qu’elle tient depuis son portable font-ils honneur à leur si noble profession ? N’a-t-on pas, avec ces pratiques et cet acharnement plus que douteux, dépassé de très loin les bornes de la connerie, celle qui est la plus tristement dommageable aux vrais enjeux dont une presse libre, rigoureuse, exigeante, responsable, devrait pourtant être porteuse ?
(1) Principaux ouvrages de Patricia Bouchenot-Déchin : La Montansier : de Versailles au Palais-Royal, une femme d’affaires (Perrin , 1993 et 2007), Au nom de la Reine, roman (Plon et France Loisirs , 1998-2006), Henri Dupuis, jardinier de Louis XIV, biographie (coédition Château de Versailles et Perrin, 2001-2007), L’absente, roman (Plon, 2004), Le roman de la Saxe, essai (coédition Château de Versailles-Editions du Rocher, 2006).
(2) : Fixés sous verre, roman, par Caroline Pascal, Plon, 2003
(3) : Derrière le paravent, roman, par Caroline Pascal, Plon, 2005
(4) : La femme blessée, roman, par Caroline Pascal, Plon, 2009
(5) : Thierry Maulnier, biographie, par Etienne de Montety, Julliard, 1994
(6) : Honoré d’Estienne d’Orves, un héros français, biographie, par Etienne de Montety, Perrin, 2001
(7) : Salut à Kléber Haedens, essai, par Etienne de Montety, Grasset, 1996
(8) : Des hommes irréguliers, essai, par Etienne de Montety, Perrin, 2006
(9) : Notre histoire, conversation entre Hélie de Saint-Marc et August von Kageneck, par Etienne de Montety, Perrin-Les Arènes, 2006
(10), L’article de la mort, roman, par Etienne de Montety, Gallimard, 2009, 297 pages, 18, 50 €
Rédigé le dimanche 20 décembre 2009 – © Hervé PICHON