Versailles Au Coeur

V

ers la fin d’après-midi du mardi de Pâques, Maurice Druon s’est éteint chez lui à Paris. Apprenant cette nouvelle quelques heures plus tard, j’ai ressenti très exactement cette même sensation d’étouffement qui m’avait saisi lorsque, un lundi matin d’octobre 2002, on m’avait annoncé la mort de mon père. Entre mai 1978 et juin 1981, j’ai eu la chance, j’ai eu l’honneur, j’ai eu le privilège d’être l’assistant parlementaire à l’Assemblée nationale de Maurice Druon, tout au long de cette courte législature au cours de laquelle il a été député de Paris, élu du XVII e arrondissement. Trois années passionnantes et denses pour le jeune homme que j’étais alors, trois années qui furent pour moi celles de la découverte d’une manière à nulle autre pareille de vivre et de pratiquer l’engagement politique.

 

Farouche gaulliste depuis Londres, ancien ministre des Affaires culturelles de Georges Pompidou, Maurice Druon savait ce que signifie toute forme d’engagement. Une sollicitation pressante l’avait convaincu de délaisser ses travaux d’écriture pour aller conquérir de haute lutte cette circonscription du quartier des Ternes et de la plaine Monceau, certes acquise à la droite mais où la victoire de sa famille politique, celle du RPR, n’était nullement acquise à l’avance. A la rentrée parlementaire d’avril 1978, le voici donc tout nouveau député de Paris, membre de la commission des Affaires étrangères. Une voix de bronze et une façon d’être qui n’appartiennent qu’à lui seul, une culture éblouissante et un style oratoire qui sont aussi les fruits de sa vie d’écrivain, une passion  pour l’Histoire et pour les grands mouvements de la marche du monde : tout concourt alors à faire de Maurice Druon un être à part au sein de cette assemblée où se côtoient des hommes et des femmes venus de tous milieux et de tous horizons et où siègent pour la première fois de jeunes députés qui formeront la génération politique montante des années quatre-vingt, les Séguin, les Léotard, les Madelin et aussi les Emmanuelli, les Fabius, etc.

 

Pendant toutes ces années, Maurice Druon avait su se mobiliser sur l’essentiel. Pour lui, l’essentiel, c’était d’abord la politique étrangère de la France, avec - à cette époque - la guerre civile du Liban, la situation en Méditerranée, la crise chypriote,  les menées de la Lybie, les risques de « feu dans les sables » au Sahara. Européen de cœur, ami de longue date de Coudenhove-Kalergi et tenant d’une approche paneuropéenne de l’unité politique du vieux continent, il avait siégé comme représentant de la France au sein des assemblées parlementaires du Conseil de l’Europe et de l’Union de l’Europe occidentale puis, pendant une courte année, au Parlement européen. Lui qui cultivait tant d’amitiés dans la république hellénique, il était heureux et fier d’être, dans l’hémicycle, le rapporteur du projet de ratification du traité d’adhésion de la Grèce à ce qui s’appelait encore la Communauté européenne. Enfin il n’oubliait pas la culture. Il avait défendu avec vigueur le projet du futur musée d’Orsay et s’était investi pleinement dans la discussion parlementaire de la loi de 1979 sur les archives, ce qui m’avait permis de me trouver en contact avec l’historien Jean Favier, alors directeur général des Archives de France.

 

De cette législature 1978-1981, je conserve le souvenir d’un temps de très basses eaux politiques. Ces années furent marquées par de vives tensions internationales sur fond de troupes soviétiques en Afghanistan et de tentatives de déstabilisations diverses en Afrique, dont il craignait qu’elles ne fussent les signes annonciateurs d’un « Yalta africain ». Elles furent aussi celles de chocs pétroliers violents et d’une interminable crise économique, avec une ambiance à couper au couteau dans la majorité, des affaires glauques à n’en plus finir et le suicide de Robert Boulin. De rivalités en chicaneries, la droite parlementaire de l’époque se déchirait à belles dents et courait à grandes enjambées vers la victoire de Mitterrand à l’élection présidentielle de mai 1981 puis vers la bérézina électorale qui a suvi. Je ne crois pas me tromper en disant que, à cette époque, Maurice Druon s’est senti déçu par le visage qu’offrait cette vie politique si médiocre, lui qui était à juste titre fier d’être membre du Parlement et de siéger dans cet hémicycle où avaient retenti tant de grandes voix, lui qui était de toujours nourri d’histoire et d’épopées, lui qui avait une si claire conscience des dangers qui menaçaient alors la France et le monde.

 

Un matin de l’hiver 1980, je pénètre dans son bureau de la rue de Varenne pour un rendez-vous de travail. Sur la belle table de bois brun, encombrée d’objets rangés selon un ordre que lui seul connaissait, j’aperçois une feuille de papier pliée en deux, une feuille de ce Vélin d’Angély qu’il affectionnait et qu’il réservait à l’écriture de ses discours les plus importants. Y étaient tracés ces trois simples mots : « De la hauteur ! ». Il les avait inscrits là, de sa belle écriture penchée, comme pour se souvenir que lorsque tout pousse vers le bas, le mieux est de se diriger vers les sommets, là où, comme disait de Gaulle, l’air est plus pur parce que moins encombré. Dès lors, il n’est guère étonnant que, à la fin de cette sombre séquence politique des années 1978-1981, Maurice Druon ait décidé de soutenir la candidature de Michel Debré à l’élection présidentielle. Ce choix ne procédait pas seulement de l’amitié qu’il portait depuis 1938 au premier des Premiers ministres du général de Gaulle. Il était aussi dicté par la certitude que, avec Debré, on était assuré de ne pas quitter l’air pur des hauteurs.

 

« Je suis serviteur de la France, non d’un parti et de ses machines ». C’est de son propre chef qu’il décida de quitter la vie parlementaire en juin 1981 et c’est avec ces mots superbes, tout de panache bien dans son style, qu’il en prit alors congé. Dans les années qui suivirent, je l’ai toujours vu d’humeur batailleuse, indécourageable bretteur participant au débat public de sa plume altière. Son accession en 1985 à la fonction éminente de secrétaire perpétuel de l’Académie française lui permit par ailleurs de donner toute sa mesure dans sa tâche d’ambassadeur de la langue et des valeurs françaises, infatigable tisseur de liens, trait d’union vers ces centaines de millions d’hommes et de femmes qui, selon son expression, « ont en partage l’usage du français » à travers le monde.

 

Dans son édition du jeudi 16 avril, Le Monde consacre à la disparition de Maurice Druon un article détestable et consternant. Sous une photo hideuse à l’évidence choisie à dessein, tous les poncifs sont là, depuis la « ligne conservatrice, hautaine et implacable » de 1973 jusqu’aux derniers combats « contre la réforme de l’orthographe et les néologismes en vogue », pour faire de Druon un réactionnaire confit dans des combats d’arrière-garde. Quelle pauvreté d’analyse ! Quelle paresse intellectuelle ! Quel manque de hauteur de vue ! Dans Libération, Laurent Joffrin, lui au moins, laisse entendre que, même s’il s’était heurté durement à la gauche cultureuse des années soixante-dix, Maurice Druon était ce qu’il était, c’est-à-dire un grand monsieur, un authentique résistant et l’auteur - avec Joseph Kessel - de l’inoubliable Chant des partisans.

 

A

vec d’autres, j’ai eu cette chance immense de connaître le vrai Maurice Druon. Celui que j’ai vu et aimé était un homme solaire, débordant d’une générosité lumineuse qu’il prodiguait sans compter à tous ceux qu’il reconnaissait pour siens, marqué par ce « siècle noir » dans lequel il était né et avait vécu, habité par le destin collectif comme par les « fins dernières » de l’Homme et, en même temps, doué d’une extraordinaire énergie qui lui faisait aimer la vie, aimer les voyages, aimer les rencontres et cultiver l’amitié, avec de surcroît un rire formidable et une immense capacité d’humour. Au lendemain de sa mort et grâce à son épouse Madeleine, j’ai découvert de lui un texte que je ne connaissais pas. Ce sont les vers d’une prière toute de ferveur et de simplicité, d’un cantique dont il composa les paroles à l’intention du Père Mansour Labaky, prêtre libanais et homme de paix. En voici une strophe qui jette une lumière vraie sur cet homme curieux de toutes les religions et de toutes les espérances : « Inspire nous d’avoir respect pour le message de ceux-là qui te prient dans un autre langage. Ils sont tes fils, parsemés sur la terre ; regardons les en frères ». Maurice Druon, amoureux de la France, amoureux de ce monde qui « autour de nous est merveille infinie »,  tout simplement amoureux de la vie, je vous dis, pour tout ce que j’ai reçu de vous en si grande profusion, un merci qui me vient du tréfonds du cœur.

 

Rédigé le vendredi 17 avril 2009

Mer 22 avr 2009 2 commentaires
Il est sûr que côtoyer un homme de pareille stature pendant plusieurs années, permet d'en faire un portrait plus sûr que celui établi par des journalistes priés de "pisser" une copie sans connaitre préalablement grand chose du personnage.
Merci pour cet éclairage différent.
nj - le 22/04/2009 à 15h04
Bien joli article pour une belle figure. Merci
caroline - le 26/04/2009 à 14h22