Versailles Au Coeur

M

ercredi dernier 3 septembre dans les salons de l’Hôtel de Ville, Michel Le Grin faisait ses adieux à plus de quarante ans de métier de fonctionnaire territorial, dont trente cinq années vouées au service des Versaillais. Directeur général adjoint des services de la Ville de Versailles, patron de l’ensemble du pôle des affaires juridiques de la mairie, il était l’un des piliers de la Ville, détenteur d’une mémoire ancienne et unique de tous les dossiers petits et grands de Versailles, tels qu’ils perdurent à travers les générations successives d’élus et de majorités municipales, possesseur d’une expérience juridique sans pareille dans les domaines les plus divers de la vie d’une collectivité publique.

 

C’est en 1995 que j’ai vraiment découvert ce que sont les fonctionnaires municipaux. Tout fraîchement élu de la cuvée Etienne Pinte, je n’avais alors qu’une idée très vague de cet océan de complexité qu’est la gestion communale et une idée plus vague encore de que sont les fonctionnaires territoriaux, ces gens souvent méconnus, du moins dans les grandes villes. En apprenant à les connaître, j’ai vite pris conscience de ce que, nous les petits nouveaux, nous devions rester infiniment modestes et que nous avions tout à apprendre d’eux et d’elles. Non seulement ils détiennent la compétence, celle qui est fortifiée par l’expérience concrète et vécue de leur vie professionnelle, mais ils possèdent aussi les clés qui permettent de faire tourner la machine d’une administration municipale, c'est-à-dire le contact avec tout le personnel ainsi que les savoir-faire techniques, juridiques et tout simplement humains indispensables pour que les dossiers avancent, pour que les puzzles se mettent place, pour que les projets sortent, si possible sans bugs majeurs ni mauvaises surprises.

 

Leur carburant, c’est la confiance. En fait, j’ai vite saisi que tous ces gens, à quelque catégorie, à quelque rang qu’ils appartiennent, fonctionnent tous au même carburant : celui de la confiance. La confiance qu’ils méritent à raison de  leur désintéressement absolu, à raison de leur loyauté instinctive, à raison de  leur désir sincère de servir avant tout l’intérêt public et tout simplement à raison de ce quelque chose de si simple qu’ils portent en eux et qui s’appelle le dévouement.

 

Michel Le Grin, un homme direct et sans fioritures. Il dit sans ambages ce qu’il a à dire, se fichant bien que cela plaise ou non et d’aucuns ont pu y voir un caractère rugueux. Pour ma part, j’y ai vu très vite une preuve de fiabilité, de solidité et de désintéressement, toutes caractéristiques si précieuses quand il s’agit d’affronter la complexité, la difficulté, les vents contraires, les virages dangereux et les moments de doute. Cette propension à dire tout net la réalité, alors qu’on aimerait tant qu’elle fût autrement, lui vient non seulement d’une immense capacité de travail mais aussi d’une science juridique très sûre et très solide et de son expérience de vieux loup de mer. Ce qu’on peut prendre chez lui pour de la rigidité n’est en fait que de la rigueur intellectuelle. Les textes sont les textes, la jurisprudence est ce qu’elle est et c’est de leur respect que dépend la faisabilité de tout projet. Bien droit dans ses bottes, sans jamais chercher à tourner autour du pot, Michel Le Grin dit ce qu’il pense, avec simplicité et sans se soucier le moins du monde d’être ou non en phase avec son interlocuteur. Cela s’appelle l’indépendance de caractère et, dans une mairie comme tout autre milieu humain, c’est là un atout infiniment précieux, une manière d’assurance contre le panurgisme et contre la bien-pensance.

 

Chez Michel Le Grin, il n’y a pas que la compétence, il y a aussi le courage tranquille de celui qui en a vu d’autres. Pendant toutes ces années vécues à l’Hôtel de Ville, et surtout pendant mes quatre ans d’adjoint à l’urbanisme, il m’est arrivé de subir des pressions dont on n’a pas idée. C’est normal.  C’était le lot de mon prédécesseur Alain Schmitz et, à coup sûr, c’est aussi le lot de mon successeur, Michel Saporta. En particulier dans cette matière si sensible qu’est celle de l’urbanisme, où la moindre décision impacte très directement le patrimoine foncier des citoyens, leur vie quotidienne, voire  tout l’avenir d’un pâté de maisons ou d’un quartier. Il est donc naturel, légitime et sain que les citoyens s’expriment, demandent, protestent, râlent avec plus ou moins de vivacité. C’est cela la démocratie et le devoir de l’élu est alors de se poser les vraies questions de fond. Telle décision envisagée est-elle réellement pertinente et indispensable ? Où se situe l’équité ? Les facteurs humains sont-ils vraiment pris en compte ? Où est l’intérêt général ?

 

Dans la difficulté extrême, j’ai toujours reçu l’appui de Michel Le Grin. A trois ou quatre reprises au cours de ces quatre années, il m’est arrivé que les pressions exercées atteignent un degré totalement inacceptable : harcèlement incessant, menaces et hurlements, insultes personnelles, mise en doute ouverte de la probité des fonctionnaires et de la mienne, interventions latérales de toutes natures et à tous niveaux. Dans un tel cas, il est essentiel de savoir demeurer imperturbable, de défendre énergiquement les fonctionnaires que l’on a sous ses ordres et, surtout, de rester zen quoiqu’il arrive. Plus facile à dire qu’à faire. A chaque fois que de tels épisodes de tensions se sont produits, j’ai trouvé en Michel Le Grin un appui sûr et un engagement sans faille à mes côtés, à des moments où je pouvais me trouver en situation de doute ou me sentir un peu seul. Pour le courage tranquille qu’il a toujours montré en ces circonstances, je lui garde une très vive reconnaissance.

 

Michel Le Grin, c’est aussi un homme qui est habité par une idée exigeante de Versailles. Il se trouve que, à partir de l’été 2004, j’ai été amené à suivre de près les négociations conduites par la Ville dans le cadre de la préparation du projet d’urbanisme des Chantiers. Au cours de ces séances de discussions extrêmement serrées et complexes, jamais je n’avais vu quelqu'un défendre avec une telle ténacité les intérêts de Versailles et des Versaillais face à des partenaires qui, comme c’est bien normal, défendaient eux aussi leurs intérêts. Dans le discours qu’il a prononcé mercredi dernier à l’occasion du pot de départ de Michel Le Grin, François de Mazières a salué cet engagement sans faille, dont je peux moi-même témoigner. L’avenir dira si ces efforts acharnés, cette mobilisation de tous les instants, ces trésors d’énergie et de savoir-faire généreusement donnés pendant près de dix ans au service d’un projet historique pour notre ville n’auront pas été dépensés en pure perte. Comme on le sait, je crains le pire pour le projet des Chantiers, c'est-à-dire que je redoute un immense gâchis d’énergie et surtout de chances perdues pour Versailles. Qui vivra verra et j’y reviendrai lorsque, un jour ou l’autre, on voudra bien, enfin, nous en dire un peu plus.

 

A

travers la figure de Michel Le Grin apparaît celle d’un type d’homme que je place au dessus de tous les autres : celle du serviteur du bien public. Je ne suis pas sûr que ce type d’homme soit situé au top des modèles proposés à l’admiration de nos contemporains. Mais je porte témoignage de tout ce que les Versaillais et leurs élus doivent à Michel Le Grin depuis tant d’années et je lui souhaite, ainsi qu’à sa femme Yveline, elle aussi toute dévouée au service public puisqu’elle a été magistrat à la Chambre Régionale des Comptes, de connaître tous les deux l’heureuse retraite à laquelle ils aspirent.

 

Rédigé le samedi 5 septembre 2009 – Copyright Hervé PICHON

Sam 5 sep 2009 1 commentaire
Merci Hervé pour ce bel hommage à Michel Legrin. Il fut en effet un collaborateur précieux, extrêmement compétent, je dirai même exceptionnel. La charge d'un mandat municipal est très lourde en terme de responsabilités et de plus en plus complexe juridiquement. L'esprit rigoureux et l'investissement personnel d'un haut fonctionnaire comme Michel nous a permis de mener à bien de nombreux projets à Versailles.

Etienne PINTE, député des Yvelines, ancien maire de Versailles
Etienne PINTE - le 09/09/2009 à 13h04