Versailles Au Coeur
D
ès qu’on franchit la grille d’entrée du parc de l’abbaye royale de Royaumont, on est comme saisi par une impression étrange, celle de changer de siècle et de se retrouver quelque part entre le XIIIe cistercien et les dernières années d’avant la Révolution . J’avais éprouvé le même sentiment en déambulant dans les allées de Port-Royal des Champs : ici règne ce qu’on peut appeler l’esprit des lieux, une atmosphère indéfinissable de voyage dans l’histoire, d’austérité intemporelle aggravée, ce samedi matin de décembre, par un fichu temps de chien. A quelques mètres de ce qui reste de l’église abbatiale, à quelques pas du cloître gothique et du réfectoire monastique où nous attendent les organisateurs de la sixième édition des « Entretiens de Royaumont ».
C’est parfois pénible, les colloques. L’écrivain Alain Schifres avait un jour brocardé assez férocement cette manie très française de colloquer à tours de bras, appelant « colloques Quel-Quel » (du genre Quelles valeurs pour quelle civilisation ? ou encore Quel avenir pour quelle industrie de la charcuterie ?) ces exercices un peu convenus où de doctes personnalités viennent disserter devant un parterre invité à écouter sagement et en silence l’auguste - et parfois interminable - parole d’expert déversée depuis la tribune.
Rien de tout cela aux Entretiens de Royaumont. Dans le somptueux décor de cette abbaye fondée il y a 775 ans par Saint-Louis et où le roi croisé soi-même séjourna à plusieurs reprises, un lieu unique en France où se retrouvent, parfois en résidence, intellectuels, peintres, musiciens, chercheurs et étudiants, les Entretiens de Royaumont rassemblent chaque année sur la durée d’une journée et demie des hommes politiques, des dirigeants d’entreprises, des philosophes, des économistes, des experts de tous poils pour dialoguer, échanger et débattre avec ce qu’on appelle la « société civile » faute de savoir l’appeler autrement. Depuis 2003, ont été invités aux Entretiens de nombreux ministres, bien sûr, des dirigeants politiques de tous les horizons, des syndicalistes, des gens de culture mais aussi des personnalités inattendues comme, par exemple en 2008, Muhammad Yunus, Prix Nobel de la Paix et initiateur au Bangladesh du micro-crédit pour les plus pauvres, ou encore Abdulaye Wade, président de la République du Sénégal, promoteur du Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NPDA), et par ailleurs Versaillais puisqu’il possède une maison dans notre ville.
Fondateur de ce rendez-vous politique annuel désormais très recherché : Jérôme Chartier, député du Val d’Oise. Silhouette élancée, la quarantaine à peine entamée, élu à 28 ans maire de sa commune de Domont, élu en 2002 député de la circonscription regroupant les communes de Domont, de Montmorency et d’une partie de Sarcelles, il fait partie de ces jeunes parlementaires de l’UMP auxquels on peut légitimement prédire de l’avenir. Avec l’aide de Serge Dassault, chef d’entreprise qu’on ne présente pas et sénateur du Val-d’Oise, avec celle de Vincent Montagne, dirigeant d’un groupe d’éditions, et avec celle de Jean-Luc Decornoy, président du directoire de KPMG, ainsi que celle d’Augustin de Romanet, directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations, Jérôme Chartier a fondé les Entretiens de Royaumont sur un concept simple : faire revivre ces colloques d’intellectuels dont Royaumont fut le théâtre à la fin des années cinquante et où régnaient à la fois le souci de décrypter le long terme et celui de débattre en profondeur. Et c’est vrai que la marque des Entretiens créés par Jérôme Chartier, c’est bien celle de la liberté de parole, de l’interactivité, de l’écoute réciproque et de l’ouverture d’esprit, à huis-clos et sans langue de bois.
« Rêvons le capitalisme ». Tel était le thème retenu pour cette sixième édition des Entretiens de Royaumont, un sujet d’apparence un peu rébarbative et pourtant situé au cœur des interrogations de cette finissante année 2009. Mondialisation, volatilité des capitaux et de la richesse, rareté des matières premières, tensions liées au réchauffement climatique, poids de la dette des Etats, etc. : quel capitalisme peut-on rêver dans un tel océan de complexité et d’incertitudes ? Comment concilier croissance et développement durable ? Comment réguler et humaniser le capitalisme, « pire des systèmes à l’exception de tous les autres », pour reprendre le mot d’Augustin de Romanet ?
Dans un débat de cette nature, il faut que soient appelés à s’exprimer des témoins qui sauront surprendre l’auditoire. Ainsi Claudie Haigneré, docteur en médecine, docteur en physique, astronaute, ancien ministre de la Recherche puis des Affaires européennes, au moins bac + 20 et aujourd’hui présidente de la Cité des Sciences et des Techniques, nous dit en substance, d’une voix douce et assurée, que c’est tout un équilibre dynamique entre valeurs et sciences, entre être et avoir, entre nature et technologies qui permet de donner un sens à la vie et elle en profite pour plaider la cause de l’éducation des jeunes, annonçant au passage la création d’un think tank pour les enfants voué à la quête de l’avenir de la planète. Dans la foulée, c’est Emmanuel Faber, directeur général délégué de Danone, sorte d’entrepreneur du troisième type, HEC de 45 ans ayant largement roulé sa bosse avec, en particulier, deux ans à Shanghai, qui fait un vrai tabac en nous livrant une vision plutôt décoiffante de l’entreprise de demain, lieu géométrique où doivent s’inventer le vivre-ensemble, l’écoute de l’autre, la recherche de l’altérité et des modèles différents, tels ces micro-marchés africains où la rencontre humaine tient beaucoup plus de place que l’argent.
Invités à dire leur mot sur ce vaste sujet, les politiques viennent défendre le rôle qui est le leur. C’est bien le moins qu’ils puissent faire car, comme l’a dit sans ambages Valérie Pécresse, on a (trop) proclamé que le politique n’a plus son mot à dire, que la solution des problèmes de la société repose désormais sur les experts, sur les entrepreneurs, sur les associations, sur les ONG, sur ceux qui savent. Chacun avec ses mots, et chacun dans son rôle, ils viennent dire que c’est à eux, politiques élus du peuple, qu’il revient de réguler le capitalisme, sorte de moteur sans âme ni barrières ni logique.
Pompier et architecte. Xavier Bertrand, secrétaire général de l’UMP, proclame que, dans cette crise qui nous a submergés depuis la fin de 2008, le politique n’est pas seulement le pompier mais aussi l’architecte, celui qui doit animer le débat d’idées, forger et conduire le changement, qui doit maintenir l’équilibre entre responsabilité individuelle et responsabilité collective et veiller à la crédibilité de la parole publique, si cruciale pour l’avenir de la démocratie face au danger toujours présent de tous les populismes. Finalement, tout est une question de prise de risques politiques, dit-il, soulignant que la gauche sait poser les diagnostics mais que, tout de même, c’est bien la droite qui est passée aux actes.
C’est sur ce point que j’ai pu interroger François Hollande, député de la Corrèze. Depuis longtemps, j’éprouve un vrai sentiment de respect pour cet homme placide, plutôt mesuré, pétri d’humour, qui a su rester stoïque à la tête du Parti socialiste, gardant la maison pendant que ses amis vivaient dans les ors ministériels sous Jospin, endurant sans broncher les échecs politiques successifs de la gauche depuis le 21 avril 2002. Je me souviens d’un dîner que j’avais organisé entre lui et le patron d’une grande entreprise industrielle il y a plusieurs années. Les deux convives n’étaient d’accord sur (presque) rien mais s’étaient trouvés heureux de cette rencontre d’honnêtes hommes. A François Hollande, qui nous dit son ambition de « réveiller les potentiels de la croissance », je demande : quid du courage politique, parce que aucune des nécessaires mutations de la société française ne sera conduite sans douleur, c'est-à-dire sans courage ? Réponse, honnête, du leader socialiste : oui, bien sûr, il en faudra du courage, mais il faudra aussi que tout le monde y prenne sa part, que le fardeau ne pèse pas seulement sur quelques uns. On est bien ici au cœur du débat français.
A
ssurément, les Entretiens de Royaumont deviennent un rendez-vous incontournable. Ce succès n’est pas seulement dû à la qualité des intervenants de cette année. Certes, Claudie Haigneré, Emmanuel Faber, Xavier Bertrand, François Hollande, Alain Juppé, Jacques Attali, Valérie Pécresse, et tous les autres orateurs présents cette année à Royaumont ont su emmener leur auditoire vers une réflexion de très haut niveau. Mais, bien loin des « colloques Quel-Quel » moqués par Alain Schifres, c’est aussi le public présent qui, avec ce qu’il faut de liberté de ton et de vrai dialogue, assure le succès des Entretiens et en fait la rencontre intellectuelle la plus stimulante qui soit.
Rédigé le dimanche 6 décembre 2009 – © Hervé PICHON