Versailles Au Coeur

L’

énorme polémique qui a éclaté ces derniers jours à propos des 94 millions de doses de vaccins acquises par le Gouvernement en vue de protéger les Français contre la grippe H1 N1 saisit chacun d’entre nous. Cette controverse publique inédite soulève des questions qui me paraissent toucher à l’essence même de notre démocratie.

 

Il est tout à fait légitime que des citoyens, pour certains très compétents, posent des questions qui fâchent. Des personnalités scientifiques, des experts de santé publique, des chercheurs, des praticiens généralistes ou spécialistes de médecine de ville ou hospitalière ont fait part de leurs doutes et de leurs inquiétudes et, pour certains, ont exprimé de très vives critiques. D’autres, qui appartiennent à la même communauté scientifique et médicale, ont au contraire clairement incité le Gouvernement à prendre les décisions qu’il a prises. Dans une société ouverte, dans une société de libre débat et à l’heure d’Internet, la parole publique peut être battue en brèche par des paroles dissidentes, fût-ce au risque de voir dangereusement brouillés les messages et les prescriptions. C’est cela la démocratie et la tâche des hommes et des femmes qui nous gouvernent n’en est que plus compliquée.

 

Je suis moins convaincu par ceux qui sont passés maîtres dans l’art de prédire le passé. Qui, avant l’automne 2009, pouvait affirmer de manière certaine qu’une protection efficace des Français contre le virus de la grippe A n’exigerait, ainsi que l’ont finalement fait savoir des autorités de santé publiques telles que l’OMS ou l’Agence européenne du médicament, qu’une seule et unique dose de vaccin et non deux doses ? Certains qui, aujourd’hui, accusent les gouvernants d’en avoir trop fait sont les mêmes qui, avant l’été, s’alarmaient de l’inaction des pouvoirs publics ! On marche sur la tête !

 

Nous avons tous une question à nous poser : quel est notre rapport à l’incertitude ? Sommes-nous prêts à accepter le fait que, en ce début du XXIe siècle, nous vivons toujours dans un monde incertain, impalpable, illisible, instable et, donc, inquiétant ? Cela ne signifie nullement que nous soyons désarmés et nus face à un brouillard indécelable qui s’appelle l’avenir. Cela signifie seulement que nos sociétés dites avancées, bardées de sciences, de techniques, de savoirs et d’expérience accumulés ne peuvent pas tout maîtriser, ne peuvent pas tout gérer.

 

Nous devons aussi nous demander ce que nous attendons de nos gouvernants. Le fameux principe de précaution introduit dans le droit français par la loi Barnier de 1995 puis par la Charte de l’environnement adoptée et adossée à notre Constitution en 2005 n’est pas né du hasard. Il est le fruit d’une aspiration profonde des citoyens à voir prises à bref délai toutes mesures de nature à prévenir la survenance d’un dommage irréversible causé à l’environnement et à la santé. Comment s’étonner, dès lors, que le Gouvernement, conseillé et éclairé par des autorités scientifiques reconnues, ait pris des mesures de très grande ampleur afin de mettre le pays en capacité de faire face à une crise qui apparaissait à beaucoup d’experts sérieux comme susceptible de dégénérer en une catastrophe sanitaire majeure ? Comment peut-on reprocher à Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, d’avoir pris « trop » de précautions face à un risque aussi incertain ? Cela dépasse l’entendement.

 

Gouverner ses semblables devient vraiment l’activité humaine la plus impossible qui soit. Ce constat est vrai du gouvernement d’un pays comme de celui d’une ville ou de n’importe quelle collectivité. Ainsi que l’a fait remarquer très justement le sociologue Francis Chateauraynaud, la crise du H1 N1 est « une mise en lumière de la fragilité du politique vite mis en accusation » (1). Oui, jamais la prise de risque, la prise de responsabilité, l’acte de courage politique, c'est-à-dire tout ce qui caractérise le fait de gouverner, n’ont été si peu valorisés, pour ne pas dire autant dévalorisés. Si les responsables politiques veulent remplir dignement leur mission, il me semble qu’ils devront non plus seulement plus faire preuve de l’exigence intellectuelle, de la force de pensée, de l’énergie, du savoir-faire et du bon sens que l’on attend d’eux mais que, désormais et peut-être plus encore que par le passé, ils devront être armés d’une détermination en acier trempé.

 

P

 

our sa gestion de ce dossier, Roselyne Bachelot mérite toute notre estime. Certes, il faudra sûrement tirer les leçons de la crise, s’interroger sur les failles de la communication gouvernementale ou sur telle ou telle erreur de manœuvre. Il faudra sûrement se demander comment, sur ces si sensibles questions de santé publique, on peut resouder le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés, ces derniers ayant conservé mémoire de quelques Tchernobyls sanitaires de ces dernières décennies. Mais je n’en démordrai pas : heureusement qu’il y a une Bachelot fidèle au poste, forte de son caractère d’airain, de son indifférence aux intérêts et aux postures pour piloter le navire au milieu d’une telle tempête. Je ne la connais pas vraiment mais je m’étais trouvé un jour à côté d’elle dans un déjeuner politique puis j’avais été la voir quelques temps plus tard à l’Assemblée, à un moment où je m’occupais à Versailles des conseils de quartier. En ces deux occasions, j’avais été frappé par la personnalité de cette femme carrée, si je puis dire, décidée, libre, éloignée de toute langue de bois, ombrageuse dans ses convictions mais aussi réellement à l’écoute. Bref, et en un mot comme en cent : Roselyne Bachelot, c’est un sacré mec.

 

 (1) : La Croix, mardi 5 janvier 2010.

 

Rédigé le mardi 5  janvier 2010 – © Hervé PICHON

Mer 6 jan 2010 3 commentaires
Merci Hervé pour cet article lumineux et nécessaire . Je l'imprime et le fais lire à toute ma famille pour discuter sur des bases saines . Le courage politique est une vraie question ....au secours si nous décourageons tous ceux qui en ont !
Odile CANNEVA - le 08/01/2010 à 13h10
Je partage tout à fait votre réaction sur cette affaire de vaccins. Les mêmes qui hurlent pour bénéficier du principe de précaution, qui refuse tout risque sanitaire dans la vie courante sont les mêmes qui hurlent à la gabegie. AU delà de ce comportement j'ajouterai la prédominance des "fast thinkers" ( ceux qui pensent plus vite que leur ombre) : avant même toute analyse d'une situation ou problème pour en tirer un retour d'expérience utile ,ils ont déjà déterminé les causes,les responsabilités .Cette attitude empêche toute analyse de fond.
Autre problème, ç'est la méfiance qui se développe ( malheureusement sans raisons )vis à vis de plusieurs secteurs économiques de notre pays .La recherche de rentabilité à court terme pour satisfaire les actionnaires entrainent ces secteurs ( laboratoires, banques, grande distribution...) dans des fonctionnements irresponsables socialement et économiquement et du coup leur fait perdre toute crédibilité. Derrière ces critiques sur la gestion de la grippr H1N1 on entend la question " combien ont touché les laboratoires et les experts qui travaillent pour eux"?
Ces deux fléaux pourrissent notre vie politique et encore pour un bon moment.
DAUDON - le 09/01/2010 à 18h52
Il est effectivement facile de prédire le passé et Roselyne Bachelot semble être très compétente.
Oui mais ! Etait-elle vraiment décisionnaire ou sa responsabilité ne se limitait-elle pas plutôt à la gestion opérationnelle de la crise ?
Je crains en réalité que le gouvernement ne se soit laissé porté par une hystérie collective qui l’a conduit à prendre des mesures totalement disproportionnées. Nous disposons parait-il d’un stock de Tamiflu pour plusieurs siècles…qui va être périmé en 2010.
Là encore la France a voulu avoir raison contre tout le monde et on peut se demander si le courage n’eût pas été plutôt de résister aux catastrophistes et de prendre des dispositions raisonnables comparables à celles de la moyenne européenne.
Au lieu de cela on a dépensé sans compter et ce sont des centaines de millions d’€uros de gaspillés.
Je redoute que ce Pouvoir comme les précédents, malgré de nombreuses personnalités attachantes, manque de colonne vertébrale et que sa conduite soit largement dictée par la peur de recevoir des coups.
Rappelons-nous le précédent de la canicule de 2003. Un procès médiatique scandaleux a été fait au Pouvoir de l’époque par l’opposition, misant sur l’émotion collective, alors que l’on ne pouvait décemment rien lui reprocher. Ce qui l’a amené à se croire coupable et à débarquer le ministre de l’époque qui était un type remarquable.
La crainte de nouvelles critiques, fussent-elles totalement injustes, ainsi que ce principe de précaution tétanisant inscrit dans notre Constitution tiennent vraisemblablement une bonne part dans ces décisions inappropriées.
Thierry Collong - le 12/01/2010 à 13h47